Chaque question posée à une intelligence artificielle a une existence très matérielle. Derrière l’écran, des milliers de processeurs calculent, chauffent et consomment de l’électricité. Et leur appétit va fortement augmenter. Selon RTE, les centres de données pourraient consommer entre 15 et 20 TWh d’électricité en France en 2030, puis entre 23 et 28 TWh en 2035, soit environ 4 % de la consommation électrique française. Cela représenterait près de trois fois leur consommation actuelle.
Le développement de l’IA accélère encore le phénomène
Dans un rapport publié le 16 septembre 2026, le Sénat constate que les centres de données prennent désormais une place croissante dans l’empreinte environnementale du numérique. De quoi nourrir une nouvelle inquiétude : après les transports et l’industrie, faudra-t-il bientôt choisir entre électrifier notre économie et alimenter nos intelligences artificielles ? En France, pas nécessairement.
L'électricité française change l'équation
En 2025, 95,2 % de l’électricité produite en France métropolitaine était bas-carbone, grâce principalement au nucléaire et aux énergies renouvelables. Son intensité carbone atteignait seulement 19,6 grammes de CO₂ équivalent par kWh, l’une des plus faibles au monde selon RTE.
C’est précisément ce qui pourrait transformer une contrainte en avantage.
Le rapport du Sénat estime que l’implantation en France de centres de données dédiés à l’IA permet de réduire leur empreinte carbone par rapport à une implantation dans des pays dont l’électricité reste beaucoup plus carbonée. Il souligne également que la production électrique française est aujourd’hui suffisamment abondante pour accompagner à la fois l’électrification des transports, de l’industrie, du bâtiment et le développement des data centers. Autrement dit, les serveurs nécessaires à l’IA fonctionneront quelque part. La question environnementale devient aussi celle de l’endroit où nous choisissons de les installer. Et sur ce terrain, produire les calculs en France peut être préférable à les délocaliser dans un pays alimenté largement au gaz ou au charbon.
Et si un data center pouvait aussi chauffer une ville ?
Reste à ne pas considérer ces infrastructures comme de simples hangars numériques posés sur un territoire. Car toute l’électricité consommée finit en grande partie sous forme de chaleur. Aujourd’hui encore, celle-ci est souvent dissipée. Mais elle peut aussi être récupérée pour chauffer des bâtiments ou alimenter un réseau de chaleur. Le rapport sénatorial juge cette piste particulièrement intéressante pour les centres dédiés à l’IA, qui génèrent des températures plus élevées que certains data centers traditionnels. Cette chaleur peut, lorsque la localisation s’y prête, être valorisée localement au lieu d’être perdue.
Le Sénat propose également de mieux intégrer ces infrastructures aux territoires et de déplacer certains calculs, comme l’entraînement des modèles d’IA, vers les périodes où le réseau électrique est moins sollicité.
L’exemple à ne surtout pas suivre
Cette opportunité a néanmoins une condition : anticiper. L’Irlande offre un avertissement spectaculaire. En 2024, ses centres de données représentaient déjà 22 % de la consommation électrique nationale, contre environ 3 % en moyenne européenne. Leur concentration autour de Dublin exerce une pression telle sur le réseau que le pays a dû mettre en service des centrales d’urgence au gaz et au diesel.
La France est encore très loin de cette situation. RTE estime que les data centers représenteraient autour de 4 % de la consommation nationale en 2035 dans son scénario de décarbonation rapide.
C’est précisément maintenant que les choix comptent.
L’intelligence artificielle consommera davantage d’électricité. Cette réalité ne disparaîtra pas en fermant quelques onglets. Mais elle peut pousser la France à développer une autre façon d’accueillir le numérique : des centres de données alimentés par une électricité très bas-carbone, mieux implantés, capables de valoriser leur chaleur et de moduler une partie de leur consommation.
L’IA pose donc un nouveau problème énergétique. Elle pourrait aussi transformer l’électricité décarbonée française en l’un des avantages industriels les plus précieux de la décennie qui commence.



