Attendre cinq minutes avant un cours, faire la queue à la cantine ou s’asseoir dans la cour sans rien avoir de particulier à faire, il y a encore quinze ans, ces moments étaient parfaitement ordinaires. Aujourd’hui, ils sont souvent immédiatement occupés par un écran.
Depuis la rentrée 2026, ce réflexe est pourtant devenu beaucoup plus difficile au lycée. Après les écoles et les collèges, l’interdiction de l’usage du téléphone portable a été étendue aux lycées, durant le temps scolaire et les activités liées à l’enseignement, selon le ministère de l’Éducation nationale. Les établissements organisent eux-mêmes la mise à distance des appareils, notamment via le dispositif « Portable en pause ».
5 h 19 d’écran par jour
Le changement n’est pas anodin. Selon l’étude Ipsos 2025 réalisée pour le Centre national du livre et reprise par Éduscol, les 15-19 ans passent en moyenne 5 h 19 par jour devant des écrans. Et le problème ne tient pas seulement au temps passé. Les résultats de PISA 2025, publiés par l’OCDE en septembre 2026, montrent qu’en France 26 % des élèves déclarent que leurs camarades sont souvent distraits par des appareils numériques pendant la plupart ou la totalité des cours de sciences. Ces élèves obtiennent en moyenne 24 points de moins en sciences que ceux qui ne signalent pas cette distraction, après prise en compte du contexte socio-économique.
Attention toutefois à ne pas confondre corrélation et preuve : l’OCDE précise que les établissements qui interdisent les téléphones connaissent généralement moins de distraction numérique, mais que le lien direct entre interdiction et amélioration des résultats scolaires reste incertain. La France n’est d’ailleurs pas seule à tenter l’expérience. En mars 2026, l’UNESCO recensait 114 systèmes éducatifs ayant instauré une interdiction nationale du téléphone à l’école, soit 58 % des pays suivis, contre 24 % en 2023.
Mais que retrouve-t-on quand on enlève l’écran ?
Peut-être quelque chose d’aussi banal que rare : des moments qui ne proposent rien immédiatement. Parler avec celui qui est assis à côté, regarder ce qui se passe autour de soi, rêvasser, marcher sans écouteurs ou simplement s’ennuyer quelques minutes. Il serait tentant d’affirmer que cet ennui rend automatiquement plus créatif. La recherche est en réalité beaucoup moins confortable : une revue de 27 études, publiée en 2024 dans Review of Education, conclut que les résultats sur le lien entre ennui et créativité sont contradictoires et ne permettent pas d’établir un effet positif systématique. Mais le sujet est peut-être ailleurs.
L’absence de téléphone ne garantit ni créativité, ni sociabilité, ni meilleurs résultats. Elle recrée simplement un espace dans lequel autre chose peut arriver. Une conversation, une pensée qui se prolonge, une dispute, un rire, une observation. Des choses parfaitement ordinaires, mais que les notifications ont pris l’habitude d’interrompre.
Une expérience de mode de vie autant que scolaire
Le téléphone n’est évidemment pas l’ennemi absolu. Il sert à communiquer, travailler, photographier, s’orienter, apprendre et maintenir des liens. La question posée par cette rentrée est plus subtile : avons-nous encore besoin de pouvoir y accéder à chaque seconde ? En retirant le smartphone de la journée scolaire, la France mène presque malgré elle une expérience grandeur nature auprès d’une génération qui n’a pratiquement jamais connu l’adolescence sans connexion permanente.
On saura avec le temps si la mesure améliore réellement la concentration ou les résultats. Mais elle produit déjà quelque chose de devenu inhabituel : pendant plusieurs heures, des adolescents devront parfois attendre sans pouvoir immédiatement faire disparaître l’attente.
Ce n’est peut-être pas un retour nostalgique au monde d’avant. C’est plutôt la redécouverte d’un luxe devenu étrange : avoir quelques minutes devant soi sans que personne, ni aucune application, ne réclame immédiatement son attention.



